Florent de Rifflart, et l'"rection de la seigneurie d'Ittre en Baronnie
Florent, Baron d'Ittre et de Tongre-St-Martin, seigneur de Thibermont, épouseen 1619, Anne Ursule de Hamal, Chanoinesse de Nivelles. Il se remarie en 1639, Jeanne de Bertholf. Pour son troisième mariage , il épouse Jacqueline- Ernestine d'Yve, Chanoinesse de Nivelles.
L'histoire de la maison de Rifflart trouve son éclat singulier au début du XVIIe siècle, une époque charnière où la fidélité aux souverains et les alliances matrimoniales stratégiques façonnent les destins des grandes lignées des Pays-Bas méridionaux. Au cœur de cette ascension se dresse la figure de Florent de Rifflart, seigneur d'Ittre, de Tongre-Saint-Martin et de Thibermont. Serviteur dévoué de la Couronne d'Espagne dans un contexte européen marqué par les tensions de la guerre de Quatre-Vingts Ans, Florent de Rifflart sut s’attirer les faveurs royales. En reconnaissance de ses éminents services, le roi Philippe IV d’Espagne signa en 1622 les lettres patentes érigeant la seigneurie d'Ittre en Baronnie du Saint-Empire. Par cet acte prestigieux, la terre d’Ittre changeait de statut juridique et son maître entrait de plain-pied dans le cercle restreint de la haute aristocratie foncière et des pairs du duché de Brabant.
Cette consécration politique s’accompagna d’une politique matrimoniale tout aussi brillante. L’illustration de la famille reposa en grande partie sur les unions successives contractées par le premier baron d'Ittre, lequel se maria à trois reprises avec des femmes issues de la plus haute noblesse régionale.
C’est en 1614 (ou 1619 selon les actes de partage) que Florent de Rifflart épousa en premières noces Anne Ursule de Hamal. Née au château de Vierves le 27 juin 1594, elle était la fille de Henri de Hamal et de Charlotte d’Oignies. Pour être reçue chanoinesse au sein du très sélect et noble chapitre séculier de Sainte-Gertrude à Nivelles, la jeune Ursule avait dû soumettre ses preuves héraldiques à un examen rigoureux. Vérifiés sous serment par les chanoines généalogistes, ses quartiers de noblesse devaient attester d'une ascendance immémoriale et sans tache de roture, alignant les blasons des maisons de Hamal, Oignies, d’Eve, Hinckart, Berchem, Trazegnies, Corswarem, van Kersbeeke, van Mulken et de Haneffe.
Le destin d’Ursule de Hamal illustre à merveille les mœurs et les stratégies financières de l’aristocratie de l’époque. Le chapitre de Nivelles fonctionnait alors comme une institution de grand luxe et un réservoir de dotation pour les filles de l'Artois, du Hainaut et du Brabant. L’admission y était soumise à une féroce concurrence et à un népotisme familial assumé afin de capter les prébendes, ces bénéfices ecclésiastiques assurant une rente confortable. Toutefois, contrairement aux ordres religieux traditionnels, ces chanoinesses ne prononçaient aucun vœu perpétuel de pauvreté ni de chasteté. Le chapitre représentait une transition honorable : dès qu'un parti avantageux se présentait, ces dames « déposaient le voile », renonçaient à leur prébende et retournaient au siècle pour se marier. Florent de Rifflart comprit si bien les avantages de ce vivier qu'il épousa, au cours de sa vie, deux anciennes chanoinesses de Nivelles : Ursule de Hamal d'abord, puis en troisièmes noces, Jacqueline-Ernestine d'Yve, après avoir brièvement convolé en deuxièmes noces avec Jeanne de Bertholf en 1639.
De l’union féconde entre Florent de Rifflart et Ursule de Hamal naquirent sept enfants, dont deux filles et cinq fils. C'est à cette première épouse que la famille dut l'extension de son patrimoine territorial vers la Flandre. Ursule reçut en effet en partage les seigneuries de Lecken (Ten Leckene) sous Rumbeke et de Gorcum près de Courtrai. Ces terres avaient pourtant fait l'objet d'âpres et longues contestations juridiques entre son grand-père et Jean d'Argenteau, le troisième époux de sa grand-tante Marie de Hamal.
Ursule s’éteignit en 1633, mais le souvenir de son héritage et sa piété allaient lui survivre à travers sa descendance. C'est son deuxième fils, Philippe-Ignace de Rifflart, qui succéda au titre de baron d'Ittre. Témoignant d’une ferveur filiale et religieuse remarquable, le nouveau baron profita du fief de Rumbeke, si durement acquis par sa mère, pour y faire bâtir une célèbre chapelle dédiée à Notre-Dame d'Ittre. Par ce geste, il unissait spirituellement et matériellement la terre brabançonne de son père et le domaine flamand de sa mère, ancrant durablement le nom et la dévotion des Rifflart dans la pierre de leurs différents domaines.
Le vent de Flandre fait gémir les girouettes du château de Schilthove. Dans le grand salon silencieux, les ombres du veuvage s'étirent, mais le temps du deuil laisse désormais place à un nouveau chapitre. Nous sommes en l'an 1634. L'horizon s'éclaircit d'une promesse d'alliance avec la noble lignée des Bertolf.
L'Alliance du Lio,et de la Licorne d'Or
Jeanne de Bertolf est une demoiselle de fière extraction. Son père, Corneille Bertolf (parfois orthographié Bertholf), est un homme de haute stature en Flandre. Écuyer respecté, seigneur de Schilthove et de Seerost, sa loyauté a été éclatante. À peine quelques années plus tôt, le 24 mars 1629, le roi Philippe IV d’Espagne l’a élevé au rang de chevalier par lettres patentes.
L’orgueil de cette maison s’affiche partout, gravé dans la pierre et tissé sur les tentures. Le blason des Bertolf frappe les esprits : de sable à la licorne effarée d’or et accornée de même. Pour les noces, le cimier représentant une licorne naissante semble s'élever au-dessus des invités, symbole de pureté, de force et de renouveau pour cette union célébrée entre 1634 et 1635.
Oostcamp : Un Échiquier de Fiefs et de Pouvoir
Le nom des Bertolf reste intimement lié à la seigneurie d’Oostcamp, une terre stratégique et morcelée de la Flandre-Occidentale sous l'Ancien Régime. Le 2 avril 1596, par décret officiel, cette seigneurie d’importance avait été adjugée à Corneille Bertolf. Ce dernier en avait fait le relief solennel à la prestigieuse cour du Bourg de Bruges le 26 octobre 1598, scellant l'ancrage de sa famille dans la région.
Le domaine d’Oostcamp est un véritable archipel de terres seigneuriales. Ses frontières s'immiscent et s'enclavent joyeusement dans les paroisses voisines :
- Les plaines arborées de Beernem
- Les terres humides de Waardamme
- Les domaines de Ruddervoorde
- Les vastes étendues de Wingene et de Zwevezele
Bien que la seigneurie ait changé de mains en 1616 — vendue à Antoine d'Ursel, fils de Conrad, puis transmise à son frère Conrad en 1629 — l'aura de Corneille Bertolf plane toujours sur ces paysages de bruyères, de forêts de feuillus et de canaux en pleine extension.
Le Décor Historique : La Flandre des Archiducs
Épouser Jeanne de Bertolf au milieu des années 1630, c’est s’inscrire dans une Flandre profondément marquée par la Contre-Réforme catholique et l'influence espagnole. L'époque des Archiducs Albert et Isabelle vient de s'achever, laissant place au gouvernement du Cardinal-Infant Ferdinand.
À Oostcamp, la vie quotidienne est régie par les saisons et le droit féodal du Bourg de Bruges. Le paysage est une mosaïque de fermes fortifiées, de moulins à vent et d'églises paroissiales imposantes. Pour ce mariage, on imagine les tables basses ployant sous le gibier des bois environnants, la bière flamande brassée localement et les étoffes de laine lourde commandées aux marchands de Bruges.
En s'alliant à la fille du chevalier à la licorne d'or, le marié ne trouve pas seulement le réconfort après la perte de sa première épouse. Il s'assure une place de choix au sein de la noblesse foncière flamande, là où la politique, la terre et le sang ne font qu'un.
Le Crépuscule du Baron (1642–1657)
Le 27 janvier 1657 s'éteint Florent de Rifflart, baron d'Ittre et du Saint-Empire. Son décès ferme le livre d'une vie tumultueuse, profondément ancrée dans le sol du Brabant wallon, marquée par un ultime mariage prestigieux et des querelles locales mémorables
Un mariage d'apparat au cœur du Brabant déchiré
En 1642, Florent de Rifflart, alors veuf, convole en troisièmes noces avec Jacqueline d’Yve. Cette union apporte au seigneur d'Ittre l'immense prestige d'une lignée anoblie par Charles Quint en 1540, dotée de quartiers d'une noblesse irréprochable (d’Argenteau, de Bailliencourt, de Grysperre).
Ce mariage s'inscrit pourtant dans un contexte brabançon dramatique. La guerre de Trente Ans fait rage et le duché de Brabant subit les ravages des troupes espagnoles, françaises et hollandaises. Les campagnes sont régulièrement pillées et la population vit dans la terreur des gens de guerre. C'est au milieu de ce chaos, en 1645, que Florent subit un drame familial majeur : son fils aîné, Jean-François (capitaine d'infanterie allemande), est tué au combat au siège du Sas de Gand. Son second fils, Philippe-Ignace, s'illustrera plus tard en offrant son propre cheval à l'archiduc Léopold lors de la bataille de Lens en 1648.
La reconstruction du château et l'orgueil héraldique
Quelques années avant ce troisième mariage, à la suite de son union passée avec Ursule de Hamal, Florent avait entrepris un chantier colossal : la reconstruction complète du château d'Ittre en 1632. L'ancienne forteresse médiévale de 1300 avait été réduite en cendres par les Huguenots et les calvinistes lors des guerres de religion en 1580.
Pour marquer sa puissance et son attachement viscéral à sa seigneurie, Florent commet un acte héraldique fort :
- Il modifie le blason familial en remplaçant la rose d'argent par le lion de sable, symbole de la terre d'Ittre.
- Un ex-voto de l'époque le dépeint agenouillé avec Jacqueline d’Yve devant Notre-Dame d'Ittre, arborant fièrement ses armoiries surmontées de sa toute nouvelle couronne de Baron.
Le tempérament volcanique du Baron
La vie à Ittre sous Florent de Rifflart n'a rien d'un long fleuve tranquille. Le baron est un homme de caractère, marqué dès son enfance par des rivalités féroces avec la famille de Fauquez (qui avait chassé sa mère de son siège à l'église et violenté son bailli).
Les archives locales révèlent une anecdote savoureuse survenue vers la fin de sa vie : à la suite d'une violente altercation publique, le mayeur (maire) d'Ittre se retrouve ensanglanté devant une foule en furie. Alors que le clerc du village et Florent lui-même tentent de s'interposer pour calmer les esprits, le tempérament de vieux soldat du baron reprend le dessus. Tandis que le mayeur bat en retraite vers la "Grande Maison", Florent bougonne haut et fort devant les villageois « qu’il falloit tous tuer ses bougres-là ! ».
La gestion quotidienne du domaine
Malgré ses colères, Florent veille de près sur ses intérêts économiques à Ittre. Les registres indiquent qu'il gère d'une main de fer les baux de la région. Il afferme à prix d'or le moulin à eau de la commune ainsi que la brasserie locale, obligeant par contrat strict le fermier-brasseur à moudre son grain exclusivement au moulin seigneurial, s'assurant ainsi un monopole financier sur le village.
C'est entouré de cette aura de seigneur féodal redouté et respecté, entre la splendeur neuve de son château et le souvenir de ses campagnes militaires, que Florent s'éteint en 1657, laissant à Jacqueline d’Yve et à leur fils Paul la charge de faire perdurer le nom des Rifflart d'Ittre.